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sam' 20 Juil' 2024

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Laurine Martinez. Carnet de Tbilissi 2/2 – “L’âme clandestine”

Je descendais de l’imposante cathédrale de la Trinité construite en 2004 sur les hauteurs de la ville jusqu’au Rike Park. Je me suis arrêtée par curiosité au temple de tous les saints, minuscule église embaumée dont le dôme principal est composé d’un christ rayonnant rouge dans un fond bleu marial.

Beaucoup d’Églises ici ont un dôme décoré en plein milieu de la nef. Je n’avais jamais vu ça. Il bruinait juste assez pour que le ciel de Tbilissi achève de débarrasser mes sens du smog parisien. Je passais sous la présidence et remontais vers l’Église de la Metekhi. Vakhtaing 1er , guerrier assis sur son cheval de bronze, levait fièrement son épée vers la statut de la mère de la Géorgie sur le flanc opposé de la montagne, dans les hauteurs du jardin botanique. J’ai respiré profondément sans le vouloir, et j’ai eu l’impression que l’air entrait dans mes narines jusqu’au centre de mes pupilles pour me rendre mon âme. La même chose s’est produit en moi dans chaque pays slave où je suis allée. La guerre ne change rien à ce sentiment de liberté et de plénitude. L’est est un frisson. Je suis allée poser un cierge, heureuse d’être ici.

– Laurine, tu fais quoi aujourd’hui ? Demain 15 heures j’organise une soirée, m’apprend Jacques par téléphone alors que je suis encore en train de bénir mentalement tous les saints de Géorgie.

Je souris… D’expérience, il n’y a rien de plus décadent qu’une soirée en pleine journée.

– Oui, je viens ! Là, je rentre écrire mon article, puis je vais à mon cours de pole dance.

– Si tu veux inviter des copines de ton cours, pas de soucis.

J’ai associé pole dance, article de presse et soirée dans la même discussion et un homme a trouvé ça normal. J’ai envie d’embrasser le premier venu par gratitude.

***** Liouba – Cherche un endroit où un passeport russe serait moins lourd à porter ?

Je partage une chambre avec Lioubov, une Russe au teint de porcelaine. Ses traits de visage sont doux, presque enfantins. Elle avait fui de Krasnodar par la frontière du Kazakhstan au moment de la mobilisation avec son copain. Six mois à Bali l’ont convaincue qu’elle était européenne et devait revenir à Tbilissi. En arrière-fond sonore, Kino, star du rock russe des années 90, chante “”zviesda po imeni solntsé”, “une étoile du nom du soleil”. Ici les Russes essaient de comprendre comment ils en sont arrivés là. Un immigré m’a dit qu’englué dans ses propres problèmes, il ne s’était jamais soucié de politique avant d’être obligé de fuir avec sa femme pour sauver sa vie de l’hécatombe. Lioubov veut aller en Serbie. La seule liberté que j’ai eue en Russie, c’est de voir les banques ouvertes le dimanche ! J’ai voulu déposer de l’argent sur mon compte le week end dernier ici. Je me suis rendue compte que dans les pays normaux il y a des élections et les banques sont fermées le week end.

Il y avait une blague sur Ksenia Sobchak quand elle s’était présentée en 2018 : “Dites-moi Monsieur Poutine, une femme peut-elle être présidente de Russie. – Non, c’est impossible, parce que je ne suis pas une femme“. En Russie il doit y avoir un Vozd (leader), et le Vozd c’est Poutine. “La mentalité soviétique ne partira pas en deux générations“, me répond Lioubov.

*** Propagande et gueule de bois

Le lendemain matin j’ai enfilé ma robe noire de la veille, pas coiffée, pas maquillée. J’avais passé la soirée avec des Turques travaillant dans la promotion de cliniques esthétiques spécialisées dans les implants capillaires pour hommes et la féminisation des translobotomisés occidentaux. Je mangeais tranquillement un yaourt aux graines et un café pour évacuer l’alcool quand je suis tombée sur une nouvelle idée lumineuse du Kremlin… Un chanteur blond décoloré de mauvaise qualité s’époumonant, un brassard aux couleurs du drapeau russe au bras sur la place rouge. Je me suis concentrée sur la playlist du restaurant : « I have never been in love before » de Chet Baker. Quel massacre. Je suis encore bonne pour pleurer sur les ruines en chantant des chansons tsiganes… Vous me direz, je suis au bon endroit pour ça.

Je sors marcher. La ville est couverte de murales tous plus artistiques les uns que les autres. On est très loin des “gribouillis français”, jamais très loin de la politique. Un street artist dessinant des chats sur les murs a été soupçonné de mettre des cibles sur certains bâtiments en vue d’une invasion russe. L’équivalent du GIGN a débarqué chez lui en pleine nuit.  

***** Maria

Gosh Laurine, you look like a narco !  J’ai des lunettes noires assez mafia compatibles… Maria est une amie chanteuse que j’ai rencontrée au Luxembourg. Une Géorgienne d’Arménie. C’est la première fois en un an que nous arrivons à nous voir entre deux avions. Elle était à Milan quand j’étais à Naples, en Géorgie quand j’étais à Milan, à Rome pendant la première partie de mon voyage à Tbilissi. A Batumi quand je suis rentrée à Paris. Le Caucase aussi a ses élites mondialisées. Elle me décrit une ambiance pesante et anti-culture russe. Certains se sont fait virer des théâtres comme en Occident. « Je suis arménienne même si mon nom est russe, je m’en sors mieux. Dans les taxis je ne parle plus russe. Même au marché. Une fois je n’arrivais plus à me souvenir d’un chiffre en géorgien pour négocier le prix. Je l’ai donc dit en russe. On m’a répondu de retourner à l’école apprendre le géorgien. Je suis née ici. Je déteste cette mentalité. » On se sépare en se promettant de se revoir à Milan.

*** La synagogue

« – Vous venez d’où ?

Je suis française.

Vous êtes mariée ?

Non, mais je ne suis pas juive. »

Dans les circonstances, cela revient au même. Ils sont tous obsédés par le mariage dans ce pays.  Je monte dans dans la synagogue du haut. Elle est entièrement décorée d’étoiles de David peintes de bleu de rose et d’or.

Le rabbin est installé un peu plus haut dans le quartier. A ma gauche, un homme d’un certain âge met des téfilines. C’est vendredi midi. « Il n’y a pas vraiment d’antisémitisme ici, seulement parfois les gens sont stupides. Ils croient que les Juifs ont de l’argent. » « vous voulez dire qu’on pourrait me proposer une course trois fois le prix pour aller jusqu’à la synagogue ? » « Oui… » Le rabbin parle aussi bien russe qu’anglais sans accent. Israélien immigré à Tbilissi depuis 20 ans, il fait croitre une communauté juive orthodoxe, m’expliquant que le gouvernement fait tout pour les aider. « On nous a donné de l’argent pour construire l’école. La guerre n’a pas vraiment d’impact sur nous. Le gouvernement est surtout préoccupé par la Russie »

Je suis assez surprise par cette réponse. La question des Juifs dans les pays de l’est s’est imposée à moi à Odessa en 2017. C’était l’endroit où il fallait être pour comprendre que la région allait exploser. C’était l’endroit où, violoniste, j’avais vu enfant des photos d’Heifetz et Oistrakh jouer dans la neige. C’était au bord de mer et moins cher que Moscou. J’y ai passé un été délicieux à découvrir un auteur qui m’était alors inconnu, Babel. En parlant de ses contes d’Odessa avec une Ukrainienne, elle m’avait répondu : « Des rafles ? A Odessa ? Il n’y en a jamais eu! Nous aimons les  Juifs. Ils sont partis, on ne sait pas vraiment pourquoi. A cause d’Israël. C’était pourtant bien économiquement». Deux pays, deux ambiances.

Je m’éloigne de la synagogue pour commander un taxi à un tarif local normal en paraphrasant Babel. « Heureux comme un Juif qui vit dans les montagnes du Caucase entouré rien que de Géorgiens » ?

*** Tbilissi l’indolente.

Sur la table de la terrasse couverte trône un cochon de lait planté de deux couteaux. Son front a été barré de la lettre Z. La montagne en face est fleurie de lilas, vendus ensuite dans la ville accompagnés d’œillets. Sous un soleil tendre et chaleureux, Jacques Von Polier ouvre les premières bouteilles de champagne et de vins. Le rouge géorgien a le goût d’un réglisse infusé dans du sucre. Ni tanin, ni âpreté, comme si les vignes avaient poussé au pays des dieux.

Lituanie, Kazakhstan, Géorgie, France. Tout ce que ce pays compte d’amoureux de la Russie en exil passe par ici. L’ambiance doit être proche des soirées des Russes blancs jadis perdus dans Paris, ville où se parlait le plus le Français après Moscou. Tbilissi a resserré les liens d’une communauté hybride et littéraire dont le point central est la langue russe.

Au piano, Charles, un musicien chanteur comme seule la Géorgie sait en fabriquer, joue quelques standard, puis je chante “Les yeux noirs” avec lui. Je sens intuitivement le répertoire tsigane.

 « Оtchi tchornie, otchi jgouchie                yeux noirs, yeux passionnés       

othchi stratnie, otchi jgoutie                        yeux ravageurs, et yeux passionnés

kak lioubio ia vac, kak boious ia bas          Comme je vous aime, comme j’ai peur de vous

znat ouvidel vas, ya v nie dobre tchas »     Je sais que je vous ai croisé à la mauvaise heure

« Tu vas très bien t’entendre avec ma femme tu verras ». Effectivement, Diana est un équilibre assez inouï d’intelligence et de beauté. Elle peint. Son corps est tout en longueur avec des jambes et des cheveux interminables. Elle est brune, tatare, elle parle parfaitement français, et a des pommettes saillantes d’une descendante des invasions mongoles.

Avant la guerre, tout le monde était russe. Depuis les identités s’affinent. Ici un étranger redécouvre ses origines géorgiennes, là un géorgien russophone précise qu’il est d’Abkhazie… Les Ukrainiens sont tous russophones mais précisent leur nationalité.

Le seul personnage russe géorgien que je pouvais citer était Staline. Personne ne s’était jamais privé pour dire que le sanguinaire avait un tempérament de caucasien. J’ai dans l’idée que l’opération sera plus difficile à réaliser avec Poutine. Celui-là vient bien de Saint Pétersbourg.

Les discussions portent évidemment sur la Russie. « A la frontière, la douane disait devant moi, qu’est-ce qu’on fait, on la laisse passer celle-là ? Comme pour terroriser les gens en laissant croire que tout se passe au hasard. » « A Moscou, ça va encore… Mais Moscou n’est pas la Russie. » (…) « Moscou en ce moment, c’est le restaurant du Titanic. Les clients ne se rendent pas compte que le bateau a heurté l’iceberg. L’argent coule à flot», « J’ai croisé un pro-russe il y a deux jours… Il m’a demandé si j’avais fui la France à cause de la réforme sur les retraites » Sans doute un pro-guerre qui ne veut pas être mobilisé. » me répond Cosnaud.

20h. J’ai désormais plus de bulles de champagne dans le sang que de globules rouges. Jacques Von Pollier commande 60 khinkali pour l’arrivé d’un de leurs amis par avion. Charles a sorti la guitare et chante des chansons géorgiennes, puis « Maman, j’aime un tsigane nommé Yann ».

Cosnaud m’a commandé un taxi pour rentrer à l’hôtel. Le champagne m’a toujours empêchée de dormir. Je préfère la vodka. C’est un alcool plus sain. Le ronron de la ville est peuplé de chansons populaires s’échappant de fenêtres de voitures ouvertes. J’entendrais sonner dans la nuit L’Impératrice, groupe français, et des chiens errants aboyant en choeur comme des loups. Mon cerveau récite tout seul  « Rainer, le soir tombe, je t’aime. Un train hurle. Les trains sont des loups, les loups, c’est la Russie. Pas un train, non, c’est toute la Russie qui hurle après toi. »Tvetaieva, sois gentille, tais-toi.

*** PSG-OM dans le Caucase

Après avoir demandé à tout le monde de m’empêcher de rentrer en France, j’ai vraisemblablement réussi à perdre mon passeport toute seule comme une grande pour compromettre mon retour.

En attendant le traducteur au commissariat pour mon dépôt de plainte, je discute avec le policier : « On a arrêté un narco français il y a quelques temps, de Marseille ! (ben tiens!) Moi je suis fan de Mbappe et du PSG ! » L’argent du Qatar sera toujours plus beau que les bas-fonds des banlieues marseillaises, même en Géorgie. Je me demande ce qui a pris à cet original d’aller vendre de la drogue dure dans le Caucase. On trouve de tout, dans le Caucase.  

*** Zapoï à l’aurore

Je m’affale dans le siège de mon avion Pegasus à 04h45. Aucun corbeau ne survole le tarmac, À côté de moi s’installent bruyamment deux Russes de ma génération. Un type blond grand et tatoué (mais sans chaussures noires).  La jeune femme a des cheveux courts méchés bleus et un pull à capuche. Elle semble sortie tout droit d’une rave party qu’elle n’aurait pas quittée depuis qu’ils se sont installés à Tbilissi avant la guerre. Au milieu de notre conversation, elle sort une bouteille de vin.

« Tu veux un verre ?» dit-elle en buvant. Je prends un air choqué.

Quoi ?

On est encore sur le sol géorgien, il est interdit de boire sans toast. C’est impoli.

Vas-y !

À Tbilissi, à Visotsky. A Odessa et Moscou que je ne suis pas prête de revoir.

À la princesse française qui me cite Visotsky à ma droite, à la femme de ma vie à ma gauche.

À mon père en musique ! Yiouri Chevtkouk : Novaia Jisn (Nouvelle vie)

© Laurine Martinez

Laurine Martinez est chanteuse lyrique, diplômée de sciences pipo Paris, russophone.

Prochaines dates

Temple protestant de Toulon – 5 maiSalle Cortot – Récital de concertiste : “Les nuits et les amours d une femme” – 18 mai à 11h

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