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Philippe Gabizon. La justice post-moderne

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et le chef du Hamas Yahya Sinouar. – AFP

Quand le procureur de la Cour Pénale Internationale (CPI) réclame des mandats d’arrêt contre BB et Sinouar, posant ainsi une forme d’équivalence entre l’État démocratique d’Israël et le Hamas, il commet une faute morale et politique, mais aussi pire : un naufrage au nom de l’ordre, une injustice au nom de la justice, l’institutionnalisation de la confusion.

Partout dans le monde, chaque Juif a la sensation d’avoir un contrat sur la tête

Et, même si certains d’entre nous – fort heureusement encore, l’administration américaine comprise (mais combien de temps encore ?) – estimons que le procureur agit ainsi toute honte bue, il faut se rendre à l’évidence : nous ne sommes pas majoritaires dans le monde. Cette dernière phrase donne un étourdissement à celui qui l’écrit (et peut-être aussi à celui qui la lit). Partout dans le monde, les Juifs ont compris qu’ils ne faisaient pas le poids. Partout dans le monde, chaque Juif a la sensation d’avoir un contrat sur la tête. Cette énième épreuve vient nous rappeler la fragilité, la dangerosité de notre condition. Et même si l’Etat d’Israël est actuellement attaqué, militairement, politiquement, idéologiquement, nous sommes – nous, Juifs de diaspora – nombreux à nous dire intérieurement : heureusement qu’il existe.

Au lendemain de la Shoah, les philosophes juifs Adorno et Horkheimer, inscrivant l’École de Francfort dans une réflexion majeure sur la modernité, théorisèrent la “raison instrumentale”. Ils se posèrent cette question : comment, au nom de la rationalité, l’humanité en est-elle arrivée à s’autodétruire ? Si le projet nazi n’est pas un projet fou mais attaché à du rationnel, c’est alors l’usage de la raison que nous devons soupçonner. Il n’en fallait pas plus pour que cette idée sagace trouve son prolongement dévoyé (inspirant les Bourdieu, Derrida, Foucault, Deleuze) : ce n’est pas son usage mais la raison elle-même qu’il faut soupçonner. Si la raison humaine, précédemment admirée depuis l’Antiquité, recherchée et estimée comme capable de nous fournir des catégories à même de distinguer le vrai du faux, le juste de l’injuste, son actualisation à la fin des années 50, après la Shoah, la fait basculer vers le statut de suspect. La raison est suspecte, elle n’est pas l’apanage du vrai et du juste, elle est la responsable du meurtre. Clap de fin pour la raison (et pour la modernité).

Clap de fin pour la raison (et pour la modernité): Est désormais vrai et juste ce qui est considéré comme vrai et juste par le locuteur

Si c’est au nom-même de la rationalité que le génocide a pu s’accomplir, c’est que la rationalité est coupable. Elle porte en son sein un substrat fondamentalement raciste et mortifère, puisqu’elle est l’art de distinguer, de discriminer, de hiérarchiser. Dès lors, la post-modernité est apparue, en tant que distance d’avec la raison, critique de la raison critique. La critique de la critique, la critique du discernement rationnel s’est épanouie, jusqu’à ses développements contemporains : puisque rien ne doit être discerné, puisque l’égalité recherchée entre humains ne peut se faire que sur l’autel du nivellement, toute critique, tout jugement à la fois théorique et moral est par essence disqualifié et illégitime. La critique (la raison) non, mais la critique de la critique (la critique de la raison) oui. Finies les frontières, les hiérarchies, les normes. Toute normalité, toute normativité sont frappées d’anormalité. L’individu est roi et son langage empereur. Est désormais vrai et juste ce qui est considéré comme vrai et juste par le locuteur.

Avec le relativisme généralisé attaché à la post modernité, ce qui est bien, du point de vue de l’individu, c’est que désormais, tout peut être dit. Ce qui est moins bien, du point de vue de l’intérêt général, c’est que désormais, tout peut être cru. Si les antisémites d’aujourd’hui ont la sensation de ne pas être antisémites – voire mieux, d’agir au nom de l’antiracisme –, c’est notamment parce que la notion même de frontière entre juste et injuste, entre vrai et faux, est une notion disqualifiée. C’est parce que la raison a conduit au crime nazi, à la Shoah, selon les wokistes, que la relation vérité / mensonge est une invention des dominants, et mérite donc une critique. Il ne peut plus y avoir, pensent les wokistes, une connaissance objective. Toute définition est, en soi, porteuse de violence, non tant dans ce qu’elle affirme que dans ce qu’elle nie, que dans ce qu’elle exclut. Si rien ne peut plus être dit, pensé, qui ne soit réduit à l’affirmation d’un point de vue subjectif, que reste-t-il d’un monde commun, d’un monde humainement partagé sur la base d’éléments fondamentaux ?

Quand Jonathan Swift écrivait, au XVIIIe siècle, qu’ “on ne peut convaincre quelqu’un par la raison d’abandonner quelque chose qu’il a adopté sans se baser sur la raison”, devinait-il les risques que l’humanité allait encourir quelques siècles plus tard, à cause de cette critique de la raison, de cette critique de l’objectivité, qui signe désormais l’effacement du réel ?

Le wokisme est la destruction de toute norme

La CPI, par la mise sur un même plan de la victime et du bourreau, vient achever le processus woke en l’intégrant dans une décision juridique qui ne dispose d’aucune juridiction supérieure, puisqu’elle est elle-même la plus haute juridiction mondiale. La CPI a intégré le wokisme, l’a digéré à un point tel que l’annonce de son procureur désigne à la fois le triomphe et l’avènement du Nouvel-Âge, du nouvel ordre de la post-modernité institutionnalisée, parfaitement assumée, incritiquable. Le wokisme est la destruction de toute norme : cela, il le revendique. Le wokisme devient progressivement l’instauration de nouvelles normes, l’officialisation d’une nouvelle normativité. Et cela, il ne peut pas l’assumer, car il se trouve devant une contradiction : si tout peut être dit et tout peut être déconstruit, la parole woke elle-même, la discours post-moderne, n’est pas à l’abri lui-même de la déconstruction. Cette confusion intellectuelle, ce désordre moral, l’inversion de la vérité et de la justice, nous rendent perplexes et déprimés.

Mais j’y vois, aussi, une source d’espoir : c’est la fin d’un système, la fin d’une dialectique, la fin d’un chemin humain, au profit d’un autre. La raison, pour accéder à la vérité, devait précédemment éprouver toutes les positions possibles, tous les avis, tous les points de vue, dialectique toute hégélienne. Elle se fixe désormais sur son ultime possible, elle incarne désormais son ultime modalité, à savoir sa propre négation. La rationalité, le discours humains, entrent ainsi dans leur ultime phase : une régression à l’infini vers l’impossibilité d’un monde commun, créant un bug dans la matrice. Si tout ce qui est dit est critiquable, la critique de ce qui est dit est critiquable, la critique de la critique de ce qui est dit est critiquable, la critique…

Une telle confusion, un tel épuisement des possibilités, épuise les peuples, les personnes. On ne les voit pas encore, mais derrière la fin de nos repères, derrière la destitution de ce qui nous rassurait, par sa stabilité, par sa permanence, pointent de nouvelles espérances, le versant positif de ce que nous vivons aujourd’hui en négatif : le rétablissement de normes, une transcendance, une justice, une unité, intégrées tel un “savoir-vivre sans le savoir” par un certain “collectif”, mais non partagées avec tous les êtres humains. Ce peuple, juif ou non-juif, aujourd’hui majoritairement silencieux et attentiste, avide de tout discours qui permettrait de re-normer la planète (de la sauver, en quelque sorte), se retrouvera alors sur ces bases pour faire front, s’il le fallait, face – peut-être, hélas – à un autre peuple, toujours égaré dans la confusion et refusant de la quitter (et nous nous demandons parfois de quel côté se situeraient les personnes que nous aimons).

Il faut tout faire pour éviter ce scénario catastrophe, mais “tout”, ce n’est pas exact, ce n’est plus exact. Il faut faire ce qu’il faut, à savoir dire, expliquer, sans plus céder aux compromissions, à la lâcheté et à la soumission. Ce scénario sera peut-être aussi évité tant les contradictions inhérentes au wokisme et à la post-modernité auront détruit de l’intérieur, à l’instar des robespierristes, ceux qui y voyaient leur planche de salut. Ne resteront plus, dès lors, comme ennemis de la vérité, de la justice et de la paix, que ceux qui affichent clairement le projet belliqueux d’opposer d’autres valeurs, d’autres normes, et qui souhaitent notre soumission.

Vous l’avez compris : le wokisme souhaite notre désenchantement, notre désespoir, notre démission, l’islamisme souhaite notre soumission. Le premier nous désarme et nous prépare à l’acceptation du joug du second. Israël et ses alliés, peuples, collectifs, personnes individuelles, partout sur la terre, même menacés, s’organisent au grand jour ou plus discrètement pour, à ces deux fronts, résister.

Avec cette prise de position de la CPI, l’heure est grave et remet une pièce dans la machine de l’antisémitisme devenu mondial. Que les personnes de bonne volonté mais jusqu’à présent silencieuses s’unissent, trouvent des groupes de discussion, écrivent, parlent, osent progressivement afficher leurs désaccords en public, acceptent de ne pas se faire aimer de tous, mènent le combat d’idées et de paroles. Il n’est plus temps de se taire.

© Philippe Gabizon

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