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Myriam Anissimov. Allemagne, “heure zéro”

Le temps des loups. L’Allemagne et les Allemands (1945-1955) 

Olivier Mannoni (trad.),  Harald Jähner

2024. Actes Sud

L’histoire des Allemands pendant la première décennie qui a suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, entre joie de revivre et refoulement de la monstruosité des crimes commis.

Harald Jähner, qui dirigea les pages culturelles du Berliner Zeitung et enseigna à l’Université des Arts de Berlin, a consacré en 2019 un livre brillant, désabusé et non sans humour aux Allemands qui, après avoir fêté dans l’ivresse la prise du pouvoir par Hitler en 1933, s’accommodèrent de toutes les façons possibles de la chute du « grand Reich de mille ans », au mois de mai 1945. Ce livre, Le Temps des loups, est paru en février dernier, chez Actes Sud, dans la traduction d’Olivier Mannoni.

Dans les villes en ruines

Bien qu’au mois de mai 1945, les grandes villes fussent en ruines, que de Berlin et de Dresde, il ne demeurât que des pans de murs fumants, les Allemands s’accommodèrent aussitôt de cette réalité catastrophique de façon pragmatique et, si l’on peut dire, bien souvent ludique.

En l’absence des soldats du Reich, prisonniers des Alliés, les femmes entassent en un ordre parfait les montagnes de décombres qui obstruent ce que furent naguère rues, boulevards, places, parcs, esplanades. Au milieu des amoncellements fumants, jeunes et vieilles s’occupent du déblaiement des 500 millions de mètres cubes de décombres et rassemblent minutieusement briques, pierres et parpaings en vue de la reconstruction. Pendant ce temps, leurs enfants volent et pillent en bandes, avec leur bénédiction. Le marché noir est florissant.

À l’arrivée de l’Armée rouge, les femmes sont systématiquement violées. On se souvient du livre écrit par une jeune femme de Berlin, qui avait travaillé chez un éditeur. Elle fut, dès le premier jour, violée à plusieurs reprises par plusieurs soldats russes. Puis, pragmatique, s’arrangea de n’être violée que par un de leurs officiers d’origine ukrainienne. Jusqu’en 2003, on ignora que l’auteur de ce témoignage sarcastique, intitulé Une femme à Berlin, se nommait Marta Hillers. Elle écrit :

« Cette forme collective de viol massif est aussi surmontée de manière collective. Chaque femme aide l’autre en parlant, dit ce qu’elle a sur le cœur, donne à l’autre l’occasion de dire à son tour ce qu’elle a sur le cœur, de cracher le sale morceau. […] Oui, les filles sont une denrée qui se fait rare. On connaît désormais les périodes et les heures auxquelles les hommes partent en chasse de femmes, on enferme les filles, on les planque dans les soupentes, les empaquette dans des endroits sûrs. »

Vassili Grossman qui arriva à Berlin en tant que reporter pour le journal de l’Armée rouge Krasnaïa Zvezda, fut indigné par les pillages et les viols commis par les Russes. Il écrivit dans son carnet que les fillettes étaient violées sous les yeux de leur mère, les épouses sous ceux de leur mari ; à plusieurs reprises, dans des viols en réunion. Certaines étaient si gravement blessées qu’elles en moururent. Un général russe se permit d’exposer le problème à Staline qui lui répondit sèchement que le temps était venu pour les soldats russes de prendre du plaisir.

Aux ordres des Alliés des Allemands sans mémoire

Après la capitulation, les Alliés qui se partageaient la gestion des quatre zones de Berlin n’affrontèrent pas de rébellion, fut-elle sporadique. On put même constater une sorte de passivité de la part des foules allemandes, autrefois hystériques et meurtrières.

C’est tout juste si les Berlinois se souvenaient de quelque chose. Pas même du fait qu’existait, au centre de la ville, un ghetto, et que les Juifs qui y étaient internés, expulsés sans bagages de leurs demeures, en étaient chassés, jour après jour, vers les wagons à bestiaux qui les acheminaient jusqu’aux camps d’extermination.

Les Allemands dans les provinces du Reich, n’avaient pas non plus conservé le souvenir des Juifs qui, escortés par les SS, traversaient le Reich à pied au cours des interminables « marches de la mort » auxquelles une infime minorité survécut.

Les Volksdeutsche expulsés de Silésie, errent sur les routes d’Allemagne

Harald Jähner évoque longuement le sort de ces Allemands de souche, originaires de Silésie, qui en furent expulsés par les Soviétiques.

Dans le plus grand dénuement, ils étaient impitoyablement chassés par les Allemands, quand leurs longues colonnes traversaient villes et villages. On ne les accueillait pas, on ne leur donnait rien.

L’écrivain Georges Arthur Goldschmit cite cette phrase souvent entendue dans les immédiates années de l’après-guerre : « Zu Adolfs Zeiten hatten wir noch alles » (« Du temps de Hitler, nous avions encore tout »).

L’Heure zéro

Dans Le Temps des loups, Harlad Jähner évoque d’abord la vie des Allemands « à l’heure zéro ». Des scènes de rue évoquées sans commentaires, tant leur sens est évident. Des soldats, des SS cherchant des vêtements civils afin de se fondre dans la foule ; les habitants d’un immeuble brûlant des portraits de Hitler et des stocks de drapeaux à croix gammée.

On fouille inlassablement les ruines à la recherche de nourriture, de vaisselle, de planches, de vêtements, de linge, de couvertures. Des acteurs célèbres, des journalistes, des médecins, et même le chef d’orchestre Leo Borchard cherchent eux-aussi quelque chose à manger. Découvrant un bœuf blanc errant dans une cour, ces personnes si raffinées l’acculent, puis demandent à un soldat soviétique de l’abattre, ce que ce dernier fait de deux coups de pistolet. Ces intellectuels délicats commencent à le dépecer avec des couteaux de cuisine. Attirés par l’odeur du sang, d’autres explorateurs des décombres accourent et se disputent les lambeaux de viande saignante.

On pense à Primo Levi qui raconte dans La Trêve, une scène semblable. Elle se déroula dans le camp de Buna Monowitz, abandonné par les SS. Les soviétiques qui découvrirent et libérèrent le camp un peu par hasard amenèrent aux survivants presque nus, errant dans la neige souillée, une vache que ces derniers abattirent et dévorèrent telle quelle, de leurs propres mains. Le vernis de la civilisation est fort mince.

Le sort de Leo Borchard, chef d’orchestre né en Russie, fut aussi imprévisible que tragique. Dès 1938, il était entré dans la clandestinité au sein d’un réseau appelé « Oncle Émile », qui apportait de l’aide aux Juifs de Berlin. Borchard avait été désigné par les Alliés pour prendre la direction du Berliner Philharmoniker, car Furtwängler exilé en Suisse, était interdit de pupitre pour suspicion de collaboration avec « la Chambre de la Musique du Reich », aux mains de Goebbels. Le 23 août 1945, Borchard, qui avait dirigé plusieurs concerts depuis la chute du Reich, sortit d’un dîner chez un officier américain. Le chauffeur de la Jeep qui le raccompagnait chez lui avec son épouse, ignorant que les consignes de franchissement entre les zones américaine et soviétique avaient changé, poursuivit sa route quand une sentinelle lui fit signe de s’arrêter ; le soldat tira. Le chef d’orchestre fut tué sur le coup.

C’est dans ces circonstances que le jeune Sergiu Celibidache, alors inconnu de tous, se présenta devant un jury qui cherchait dans l’urgence un remplaçant au défunt. Tout le monde fut ébloui par sa fougue et sa maîtrise de l’orchestre. Le jeune Roumain qui ne mangeait pas depuis longtemps à sa faim, se trouva quelques jours plus tard à la tête du meilleur orchestre du monde. Il ne lui restait plus qu’à réaliser l’exploit de trouver une chemise, une cravate et un gilet pour monter au pupitre devant les ruines de la salle de la Philharmonie.

Après les concerts de musique classique dans une salle de cinéma, les Alliés approuvent l’ouverture des cinémas. Les Allemands organisaient des spectacles de théâtre et de cabaret dans des appartements tenant encore debout et ramassaient les livres dans les décombres.

Les camps de personnes déplacées

L’auteur consacre un chapitre aux Juifs survivants de la Shoah, internés dans des camps, appelés D.P. (Displaced Persons) qui attendirent souvent plusieurs années avant de trouver un pays d’accueil. Ils n’imaginaient évidemment pas retourner à l’Est, où s’était déroulée la Shoah et où la population massacrait les survivants, comme ce fut le cas à Kielce et d’autres villes en Pologne.

La plupart des rescapés se retrouvaient orphelins. Les plus jeunes réorganisèrent la vie juive dans les camps, ouvrirent des synagogues, fondèrent des troupes de théâtre, des bibliothèques, des écoles. Hannah Arendt se rendit en Allemagne pour chercher et récupérer les livres juifs pillés par les nazis, afin qu’ils fussent distribués dans ces camps.

Une compagnie de théâtre vit le jour à Bergen Belsen. Les acteurs yiddish donnèrent des représentations d’une pièce de Sholem Aleichem. La violoncelliste Anita Lasker Wallfisch, qui fonda l’English Chamber Orchestra, donna des concerts de sonate.

Dans les D.P. on célébra des mariages, des enfants virent le jour.

La fureur de danser

« La fureur de danser » est le titre de l’un des chapitres de ce livre passionnant. À Berlin, les gens se déchaînaient la nuit pour danser le be-bop et le rock ‘n’ roll dans les caves, au son des orchestres de jazz américains. Les jeunes éprouvaient une véritable joie de vivre.

Après la proximité de la mort, les jeunes et blondes allemandes qui ne trouvaient plus d’hommes se pendaient au cou des soldats américains pour une paire de bas de nylon, de l’alcool, des gâteaux, des conserves, du chocolat. Les soirées se déroulaient au Palais du Centrum, au Casino, à l’International, au café Standard et à la Kajüte. C’était la fraternisation joyeuse avec les soldats noirs américains ; après quoi, l’on vit naître un certain nombre de bébés noirs, souvent abandonnés.

Le jeune écrivain Wolfgang Borchert, qui mourut à 26 ans en Suisse, était l’auteur de la pièce intitulée Dehors devant la porte. Il avait écrit : « Nos youkaïdl et notre musique sont une danse au-dessus du gouffre qui bâille dans notre direction. […] Car notre cœur et notre cerveau ont le même rythme froid et brûlant : excité, fou, fanatique, effréné. »

Dans les villes détruites, les habitants des ruines et des abris de fortune organisaient d’immenses carnavals. Jähner affirme : « Le carnaval devint une métaphore courante pour désigner le double visage des Allemands d’après-guerre. La société de capitulation cédait lentement le pas à la société des loisirs. »

Quant aux soldats de la Wehrmacht libérés par les Alliés, c’étaient « des hommes au bout du rouleau ». Des épaves souvent mutilées, pour ainsi dire sans valeur. D’amour de la part de leur femme, il n’était pas question. Ils ressemblaient à des morts-vivants.

Les femmes seules, regroupées dans des appartements communautaires, s’organisaient selon la nécessité et parfois aussi selon leurs désirs, longtemps restés insatisfaits. Elles se donnaient frénétiquement aux Américains, aux Anglais, aux Français aussi. Au plus offrant.

Prospère et puissante

Dès sa fondation, le 8 mai 1949, à la fin du blocus de Berlin, la République Fédérale d’Allemagne s’engagea sur le chemin de la prospérité. C’était en somme comme si tout avait été oublié. Totalement refoulé. Maintenu solidement sous le couvercle d’une invisible cocotte-minute. Le déni de la Shoah était total. On n’avait rien su, rien vu, rien entendu.

Harald Jähner, qui a reçu le prix de la Foire de Leipzig pour cette saisissante et admirable exploration de la mentalité des Allemands au moment de la chute du Reich et dans les années de l’immédiat après-guerre, a posé une question : « Comment un peuple parle-t-il de morale et de culture quand des millions et des millions de personnes ont été assassinées en son nom ? »

© Myriam Anissimov

https://www.nonfiction.fr/article-12049-allemagne-heure-zero.htm

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