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Marcel Jacno, graphiste et typographe

Marcel Jachnovitch est né à Paris, le 4 août 1904, il choisira le diminutif de Jacno, d’abord pour exercer son métier, à partir des années 1920, puis comme second patronyme dans les années 1950.

Les deux parents de Jacno sont juifs. Son père, Ossip, né à Tchernigov, en Ukraine, en 1867, rejoint Paris, vers 1885, avec un groupe d’amis originaires de la même ville, fuyant les pogroms qui ensanglantaient l’Ukraine. Sa mère, Estella Fischhof (1879-1965) quitte Vienne pour rejoindre trois de ses cinq frères qui se sont établis à Paris pour exercer le commerce des perles fines, très florissant en France à l’époque. Cette famille déjà prospère, cultivée, connaît une durable ascension économique et ce sont les oncles maternels de Jacno, riches négociants, qui soutiennent ses parents dans leurs premières années dans la capitale.

Ossip et Estella habitent le même quartier, le Faubourg-Montmartre, dans le IXe arrondissement, cœur du commerce des pierres précieuses, des perles fines et des bijoux. Une importante communauté juive d’Europe de l’Est s’y est installée au tournant du XXe siècle. Les marchands de perles et les marchands de pierre se retrouvent dans des clubs professionnels, rue Cadet, où les oncles maternels de Jacno jouissent bientôt d’une solide réputation. C’est dans ce quartier vivant et coloré qu’Ossip et Estella se rencontrent, qu’ils se marient et qu’ils commencent de vivre en ménage au 9, rue Richer. Ossip exerce quelque temps le métier de tapissier, avant de s’associer avec Marcel Ogouz pour fonder l’entreprise Jachnovitch & Ogouz, située rue de Trévise, qui se consacre à la création de bijoux. Les oncles de Jacno, beaux-frères d’Ossip l’appuient financièrement.

Le couple Jachnovitch est bien intégré. Estella parle parfaitement le français qu’elle a appris dès l’enfance, comme il se doit dans toute bonne famille bourgeoise de Vienne. Ossip acquiert rapidement une excellente connaissance de la langue. Ils obtiendront la nationalité française dans les années 1920. Ils jouissent bientôt d’une certaine aisance, et ils donnent naissance à deux enfants : Renée, l’aînée, en 1902, et Marcel, en 1904, qu’une profonde affection liera tout au long de leur existence.

Estella Fischhof est une forte femme, qui domine son entourage. Si elle impose sa constante autorité, c’est que sur elle s’accumulent tous les soucis du foyer pour lesquels le père n’est pas d’un grand secours. Elle a épousé par amour un homme séduisant, très doué pour les travaux d’art, ce qui fait de lui un excellent artisan joaillier. Mais le coté fantasque d’Ossip l’amène à privilégier sa passion pour l’Opéra-comique et les spectacles en général, plutôt que son travail et son foyer. Bien qu’il bénéficie d’une certaine reconnaissance professionnelle – il réalise des  bijoux pour Cartier – ses goûts pour l’opéra comique et le théâtre le conduisent à passer beaucoup de temps aux concerts ou aux représentations. Tandis que ses beaux-frères sont installés dans la réussite de leur négoce, Ossip peut décider sur un coup de tête de fermer son atelier pour se rendre avec tous ses ouvriers à la Comédie française. Ses penchants pour l’art s’accompagnent d’un grand désintérêt pour l’argent, ce qui lui posera des problèmes toute sa vie. Sa femme souffre d’être la parente pauvre. Et malgré son éducation bourgeoise et ses talents de pianiste, elle est amenée à monnayer le don qu’elle possède de distinguer les infimes nuances que présentent les perles fines – c’était avant la diffusion en Occident des perles de culture. Une vie sociale intense règne au 9, rue Richer, ponctuée de goûters, de partis de cartes, de séances de piano et de chants. La famille Jachnovitch se distingue par sa joie de vivre et sa communion dans l’amour de la musique. Les soirées se passent autour du piano à chanter des airs d’opéra que le père affectionne et des chansons dans les nombreuses langues qu’ils pratiquent, et à écouter Estella jouer Schumann, Liszt ou Chopin.

Les familiers des Jachnovitch sont pour une grande partie des Juifs originaires de l’empire russe, dont quelques uns des descendants sont devenus célèbres, tels le journaliste et patron de presse, Pierre Lazareff, ou le comédien Jean-Pierre Aumont, rejeton de la famille Salomons.

Heureux comme des Juifs en France

Comme sa sœur, Jacno est inscrit à l’école communale publique, avec la ferme volonté qu’il s’intègre pleinement à la société française. La judéité de Jacno est marquée par cette soif d’assimilation. La religion est peu présente au sein de la famille ; les Jachnovitch respectent les principales fêtes juives mais ne sont pas pratiquants. Ils parlent français en privé, parfois en allemand que tous deux maîtrisent, et emploient rarement des termes yiddish sauf lors de leurs disputes. Jacno sait parfaitement qu’il est juif mais, selon les prescriptions familiales, il se sent avant tout Français, et la suite de son existence démontre que cette identité première est solidement ancrée.

L’antisémitisme qui s’est violemment manifesté lors de l’affaire Dreyfus est encore vivace et la réhabilitation définitive du capitaine n’est actée qu’en 1906, mais dans les jeunes années de Jacno, il connaît une sensible régression et l’esprit du combat dreyfusard a pu faire dire au père du philosophe Emmanuel Lévinas, dans sa Lituanie natale : « Un pays où l’on se déchire pour le sort d’un petit capitaine juif est un pays où il faut se dépêcher de se rendre ! ». Les Jachnovitch jusqu’à la Seconde guerre mondiale s’imaginent « heureux comme des Juifs en France », selon un dicton populaire dans les masses juives d’Europe de l’Est.

Jacno mène des études secondaires au lycée Condorcet, sa sœur Renée, poursuit les siennes au lycée de filles Lamartine, tandis que les liens d’amitiés entre les jeunes du Faubourg-Montmartre se resserrent. Très vite, le dernier des fils Lazareff, Pierre, né en 1907, s’affirme comme un des leaders, alors même qu’il figure parmi les plus jeunes du groupe. Dès 1923, il s’est vu confier la page spectacles du quotidien Le Soir. Il invite souvent Jacno aux spectacles qu’il doit chroniquer. Rapidement, Pierre Lazareff obtient que soit confiée à son copain d’enfance l’illustration de ses articles. Bien que non rémunérées, ces caricatures des célébrités de la scène sont signées « Jacno » ce qui lui assure une certaine renommée.

Les débuts

Ce qui aurait pu être compris comme le début d’une authentique vocation n’est guère apprécié par sa famille, en particulier par sa mère et ses oncles maternels. Son père, en revanche, est plus attentif aux dispositions de son fils et lui demande de dessiner quelques modèles de bijoux pour l’entreprise Jachnovitch & Ogouz. Au demeurant, Jacno cherche sa voie dans le dessin de presse ou la publicité qui l’attirent. Le mariage qu’il contracte avec Elisabeth Worms, descendante de la famille Worms, à la tête d’une florissante société d’assurances, lui assure d’être nourri et logé dans la vaste demeure de ses beaux-parents, à Auteuil, et lui permet de tenter sa chance en tant que dessinateur publicitaire indépendant.

Il débute réellement sa carrière, à partir de 1927, en concevant une trentaine d’affiches et de nombreuses annonces presse pour des compagnies cinématographiques, parmi lesquelles quelques créations notables comme La Valse de l’Adieu, avec Pierre Blanchar, Loulou, avec Louise Brooks, et Waterloo, avec Charles Vanel. Dix-huit d’entre elles annoncent des films de Charlie Chaplin, pour l’essentiel des courts métrages de la fin des années 1910 et ressortis en France une décennie plus tard.

Il se forme alors aux techniques du dessin animé et il met en projet un film pour lequel il exécute près de dix mille dessins, et compose une musique qu’il fait enregistrer par l’orchestre de Ray Ventura. Malheureusement, il ne réussit pas à diffuser le film d’animation auquel il aura consacré plus d’une année.

Dessinateur de caractères

En 1929, se déclare en lui une autre vocation qui, celle-là, pourra s’accomplir pleinement : il devient dessinateur de caractères typographiques, en contrat avec la plus importante fonderie de caractères typographiques française, Deberny et Peignot. Cette activité, il ne cessera de la pratiquer pendant plus d’un demi-siècle.

En 1933, il dépose plusieurs modèles de caractères à l’Institut national de la propriété industrielle (INPI), Deberny et Peignot en édite deux, le Film et le Scribe, qui connaissent un succès notable. Il réalise par ailleurs des caractères exclusifs pour le quotidien L’intransigeant et les éditions Quillet. Le Film représente jusqu’à la Seconde guerre mondiale un des caractères fantaisie les plus en vogue dans la publicité et dans les titres des magazines qui souhaitent renouveler leurs maquettes dans un registre moderniste.

Inspiré de sa propre écriture, le Scribe constitue une véritable prouesse typographique. Quand il est édité, la fonderie Deberny et Peignot en souligne la singularité : « Écriture de publicité virile, et spécifiquement latine, “Scribe” n’est pas un caractère dessiné, c’est une écriture toute naturelle. Elle conserve au texte “écrit” une physionomie familière. Le Scribe est l’“instantané” de l’écriture moderne, fixé par Marcel Jacno. » Ses réussites en tant que créateur de caractères ne lui assurent cependant pas des revenus suffisants, il doit pour exister répondre à de nombreux travaux de commandes, créant des affiches et des annonces presse pour des marques comme le lunetier Lissac, les vins Nicolas, les malles Lancel ou le dentifrice Gibbs. Il œuvre aussi pour Maggi, la Blédine Jacquemaire, la maison Félix Potin ou les automobiles Rosengart ; il s’illustre en 1932 avec une campagne pour l’encaustique Cybo, « Je ris de me voir Cybo dans ce miroir », au slogan inspiré des jeux de mots publicitaires de Robert Desnos ou de Sacha Guitry (« Amer Picon, un délice sans malice », « LSK c’est exquis »). Dans les années qui précèdent la guerre, Jacno se cherche encore, il ne met pas en valeur ses qualités d’affichiste, incomplètes à ses yeux, et persiste à voir dans le dessin de lettre une activité majeure, dont il estime ne pas avoir suffisamment exploré les ressources.

Guerre et Résistance

Marcel Jacno se montre particulièrement sensible aux menaces que font peser sur l’Europe le fascisme italien et le nazisme. Il participe aux manifestations de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, proche du parti communiste, auquel il n’adhère cependant pas.

Au début de la « drôle de guerre », il est affecté au Service géographique de l’armée, puis il est envoyé au front en janvier 1940. Fait prisonnier à l’issue de l’offensive allemande de mai-juin, puis interné à Colmar, il s’évade le 28 juillet 1940 et réussit à rejoindre Nice où ses parents et ses beaux-parents sont réfugiés.

Jacno et sa famille vont subir les persécutions liées aux statuts des Juifs (octobre 1940, puis mai 1941) : « aryanisation » de l’entreprise paternelle, interdits professionnels qui s’accumulent et l’empêchent d’exercer toute activité à partir de 1942. Ses beaux-frères Jean et Roger Worms s’engagent très tôt dans la Résistance, le second sous le pseudonyme de Roger Stéphane, qui lui vaudra la célébrité. Jacno est naturellement sollicité pour contribuer au combat. Il le fait en réalisant d’abord des faux papiers, tâche que son métier et ses relations professionnelles facilitent, gravant à la main notamment de faux tampons officiels. Il contribue également à des actions de sabotage, élaborant et distribuant un produit corrosif qu’on transporte dans les ateliers pour attaquer les pièces fabriquées pour le compte de l’occupant.

Jacno est membre des MUR (Mouvements unis de résistance), créés en janvier 1943 et coordonnant en zone Sud les principales organisations non communistes. En janvier 1944, est fondé le MLN (Mouvement de Libération Nationale) qui regroupe les MUR et des mouvements de zone Nord. Le MLN poursuit le processus d’unification des mouvements de Résistance et se range sous l’autorité du Conseil national de la Résistance, constitué, en mai 1943, par Jean Moulin à la demande du général de Gaulle. Jacno entreprend plusieurs missions pour le MLN, qui le conduisent à se déplacer entre Nice et Paris, sous la fausse identité de Marcel Jacquenot, originaire de Toul. C’est sous ce pseudonyme qu’il est arrêté sur dénonciation, à Paris, le 17 avril 1944, à la sortie d’un métro par des policiers français, membres de la Gestapo. Torturé par ses geôliers, il est ensuite incarcéré à la prison de Fresnes. Il n’est pas démasqué ni inquiété en tant que Juif, mais il est déporté comme résistant et inscrit sous sa fausse identité dans le dernier convoi de la région parisienne qui quitte la France le 15 août 1944.

La déportation

Le train arrive à Weimar, le 19 août, mais de nombreux morts sont à déplorer. Le matin du 20 août, les hommes rejoignent le camp de Buchenwald pendant que les femmes continuent en direction de Ravensbrück. Le 6 septembre, Jacno est envoyé à Ellrich, un « kommando » qui dépend de Dora, où les conditions sont extrêmement dures et la mortalité très élevée. Dans le groupe auquel appartient Jacno, quatre hommes sur cinq perdent la vie. Face à l’avancée des troupes soviétiques, les survivants d’Ellrich sont transférés à Buchenwald, en février 1945. Jacno bénéficie de la protection des réseaux résistants français qui tiennent le Revier (l’infirmerie du camp), où il est admis en raison de son état de santé. Fin avril 1945, évacuation du camp, par voie ferrée. Il s’évade avec une dizaine de camarades ; ils échouent dans un village ; là, il sombre dans l’inconscience ; il était littéralement à bout et il avait un pied gangréné. Transporté dans un hôpital allemand sous contrôle américain, il peut assez vite retrouver Paris. À son retour de déportation, Jacno souffre d’une forme de typhus singulière, séquelle probable de la blessure au pied contractée au camp, qui est soumise aux étudiants en médecine comme un cas d’école. Sauvé in extremis, il poursuit une convalescence de plusieurs mois et est déclaré invalide de guerre.

Au sortir de la guerre

Le bilan du conflit est lourd au sein de sa famille. Son père Ossip est mort à Nice, en 1943. Son beau-père, Pierre Worms, a été assassiné par un milicien, le 6 février 1944, à la suite d’un article de Charles Maurras dans L’Action française, qui le dénonçait parmi les Juifs cachés sur la Côte d’Azur – cette dénonciation constituera l’un des chefs d’accusation lors du procès de Maurras à la Libération.

Sa mère et sa sœur survivent. Cette dernière grâce à Pierre Juresco, neveu de Jacno, un des plus jeunes combattants de la Résistance, monté dans le Vercors à seize ans, en 1944, et qui auparavant a su cacher ses parents. Mais ses oncles maternels et plusieurs de leurs enfants ont été déportés et exterminés. Une de ses cousines germaines a été fusillée pour faits de résistance.

Pendant les quelques mois qui précède sa déportation, puis dans les camps, Jacno réussit, malgré ses souffrances, à occuper ses réflexions à la question qui le passionne : la lettre d’imprimerie. C’est durant cette période des plus incertaines qu’il pose les bases de son Anatomie de la lettre. Il s’agit d’organiser ses connaissances avec pour objectif d’établir un manuel utile aux professionnels. Il en achève la rédaction et la mise en forme à la fin des années 1940, mais il ne pourra en assurer la publication qu’en 1978.  Ces recherches sur les rapports de l’écriture et de la typographie, sur le dessin de la lettre – à ses yeux symbole par excellence de civilisation –, sans pouvoir les transcrire, dans une cellule de prison ou dans un baraquement de camp, constituent son soutien le plus précieux face à l’univers concentrationnaire.

Le paquet de Gauloises

Dès 1946, Jacno a pleinement repris ses activités de graphiste. Il se consacre tout d’abord à des annonces presse, pour Lip, Chanel, Bourgeois. Il réalise des brochures pour le groupe Shell. Il collabore surtout avec la SEITA (Société nationale d’exploitation industrielle des tabacs et allumettes), concevant le graphisme et le conditionnement définitif du paquet de cigarettes Gauloises, en 1947. Il obtient que sa signature soit imprimée sur chaque paquet – le tirage annuel mondial étant d’environ deux milliards d’exemplaires. La renommée qu’il acquiert par ce biais dépasse de loin la simple reconnaissance d’un graphisme populaire réussi. Le musicien et chanteur Denis Quilliard, dans  les années 1980, adopte « Jacno » comme nom de scène parce que ses camarades l’en affublaient adolescent en raison de sa consommation immodérée de Gauloises.

Marcel Jacno collabore de longues années durant avec la SEITA. Il est probable que la célébrité de sa signature et les droits d’auteur qu’il en espérait l’aient conduit à demander le changement de son nom par une requête auprès du Garde des sceaux, en 1949, pour obtenir celui de Jacno, qu’il emploiera également pour baptiser son nouveau caractère édité la même année par la fonderie Deberny et Peignot.

Dès la seconde moitié des années quarante, la profusion des caractères qu’il réalise est étonnante. Il crée de nombreux alphabets de lettrines pour des éditeurs, accompagnant des publications de bibliophilie. Il conçoit des caractères de publicité, des caractères de titrage, pour la presse, des marques, des enseignes commerciales, des institutions. La fonderie Deberny et Peignot édite le caractère qui porte son nom, le « Jacno », qui bénéficie d’une gravure et d’une vaste diffusion à partir de 1949. Par bien des aspects, le Jacno couronne la recherche de son auteur, fruit de ses réflexions pendant la guerre. Il a cherché à « puiser aux sources mêmes du geste d’écrire », comme l’attestent la plupart des alphabets qu’il a dessiné par ailleurs et dont certains s’ils demeurent à l’état de projet, sont contenus dans le Jacno. Même s’il ne maîtrisait pas l’hébreu, il portait un grand intérêt à son écriture et son caractère possède une lointaine filiation avec l’alphabet carré.

Edition et presse écrite

Jacno assure la nouvelle identité de Denoël en créant un sigle combinant les lettres d et n manuscrites et en établissant la ligne graphique des couvertures de la collection de littérature générale. En 1947, il renouvelle l’identité visuelle des Éditions René-Julliard, concevant un logotype original et mettant en place la ligne graphique de la collection de littérature générale et de la collection de romans étrangers sous le label « Capricorne ».

A partir du milieu des années 1950, il collabore avec Hazan, principale maison d’édition d’art en France, réalisant notamment le Dictionnaire universel de l’art et des artistes en trois volumes publiés publiés entre 1965 et 1967, puis le Dictionnaire universel de la peinture en six volumes (1975-1976).

Son goût pour les livres de bibliophilie, où il peut développer son savoir typographique, lui fait rencontrer les Bibliophiles du Palais. Il réalise plusieurs ouvrages, imprimés sur vélin d’Arches, dont les tirages sont limités à deux cents exemplaires chacun. En 1967, paraît ainsi Le Procès de Kafka, avec deux lithographies d’Edouard Goerg. En 1971, l’Ezéchiel d’Albert Cohen, accompagné de lithographies originales de Douking, est un sommet dans sa carrière. Le résultat est un fort volume in-4°, en feuilles, sous chemise brique et dans un double emboîtage cartonné. Le texte est « composé à la main en caractère Vieux Romain corps 18 », des lettres de titrage « néo-hébraiques » et des lettrines dans le corps du texte sont des créations de Jacno.

Après le succès de la ligne graphique des manuels pédagogiques Hachette à la fin des années quarante, puis des « livres cahiers » des éditions Didier spécialisées dans les ouvrages scolaires, il est appelé à renouveler la Collection Armand Colin, à la fin des années 1950, qu’il fait vivre une vingtaine d’années durant. Ses beaux aplats de couleurs, sur lesquels s’appliquent des combinaisons de formes géométriques, rendent attrayant des manuels destinés aux étudiants et aux chercheurs.

Il établit la formule du magazine L’Observateur, politique, économique et littéraire, dont son beau-frère Roger Stéphane est le co-fondateur avec Claude Bourdet et Gilles Martinet, en 1950. L’hebdomadaire connaît un rapide succès et incarne durablement les courants de la gauche non communiste, devenant France Observateur puis Le Nouvel Observateur, en 1964. On pourrait qualifier la maquette de Jacno de « littéraire » tant le graphiste s’ingénie à « donner à lire », élaborant un dispositif qui privilégie les textes et le confort de lecture.

Sur un tout autre plan, il faut mentionner ses contributions à des titres comme La Gazette des lettres, à partir de 1950, Le Bulletin du livre, ou Les lettres nouvelles de Maurice Nadeau, qui préfigurent les magazines littéraires des années 1960.

Ses liens d’amitié avec Pierre Lazareff et Charles Gombault, directeurs de France Soir, le plus grand quotidien français de l’après guerre jusque dans les années 1970, l’amènent à remanier la formule du Journal du Dimanche, en 1963, quand cet hebdomadaire, fondé par Lazareff en 1948, conquiert son autonomie et développe sa dimension magazine. Puis il redessine le titre de France soir, en 1969, selon un dispositif modulaire qui assure une parfaite lisibilité dans différentes occurrences de son positionnement.

Produits de beauté

A partir de 1953, il débute une longue collaboration avec le parfumeur Révillon pour lequel il conçoit une ligne graphique générale appliquée sur tous les conditionnements : emballages de parfum (Carnet de Bal, Vivace…), décor de flacons, coffrets pour des savons, sacs et cartonnages, etc.

En 1966, Guerlain lui commande une nouvelle identité qui combine des motifs « cinétiques » avec l’emploi d’un beau caractère Garamond. Les conditionnements en particulier sont remarquables : un arrière plan de lignes discontinues produit une vibration en fort contraste avec une sorte de tampon ovale, dont la bordure est en relief doré, au sein duquel sont composés les noms du produit et de la marque en lettres minuscules. Jusque dans les années 1970, Jacno réalise trois cents formats différents, renouvelant l’image des standards, « Shalimar » ou « Vol de nuit », et inaugurant de nouveaux éléments, de Chamade en passant par les savons Bath Oil. Soit, au total, plus de neuf millions d’exemplaires environ diffusés annuellement.

Le Théâtre national populaire (TNP)

Jean Vilar, le protestant sétois, et Jacno, le Juif parisien, partagent une même vision du monde après le désastre de la Seconde guerre mondiale : il faut mettre en œuvre une entreprise de « reconstruction » de la culture à destination du plus grand nombre. Dans le cadre du TNP, Jacno accompagne Vilar de 1951 à la démission de ses fonctions en 1963. Il poursuit sa collaboration avec Georges Wilson, successeur de Vilar, quand le TNP s’établit à Villeurbanne. Par ailleurs, il participe à l’aventure du Festival d’Avignon, jusqu’à la mort de Vilar en 1971. « Notre entente était parfaite, souligne Jacno, le choix des projets d’affiches se décidait en tête-à-tête. Sans intervention étrangère, sans référendum. (…) Je posais mes dessins par terre, sur le parquet. Vilar, debout à mon côté, en robe de chambre, examinait, mûrissant son opinion… Il faut que ça crache ! disait-il. »

Jacno conçoit l’ensemble de l’identité visuelle du TNP, de la ligne d’affiches à collection du répertoire. Ses prérogatives s’étendent aux têtes de lettres, à la billetterie, aux oriflammes, aux marquages des véhicules, etc., soit un des premiers systèmes d’identité globale réalisé en France. Travail colossal, mal payé, mais qui le satisfait pleinement. Il peut y déployer le fruit de ses recherches, depuis le dessin de lettres jusqu’à la scénographie.

Il dessine un logotype qui représente un tampon similaire à ceux qu’on applique sur les caisses des troupes de théâtre en tournée. Il s’apparente également à un cachet d’administration publique, de manière à suggérer la notion de « service public » chère à Vilar.

Jacno choisit de dessiner un caractère typographique en prenant comme modèle la célèbre typographie Didot, dont il remanie la forme par étapes pour obtenir un caractère pochoir qu’il « anime » en lui conférant un tracé irrégulier. Ce caractère est baptisé « Chaillot », quand la fonderie Deberny et Peignot décide de le publier, au moment où la salle de Chaillot rouvre enfin pour le TNP.

La typographie Didot est à l’honneur dans l’ensemble de l’identité qu’élabore Jacno pour le TNP. Dans ses écrits, Jacno souligne l’importance de la connotation révolutionnaire et républicaine que revêt le Didot pour le texte courant de l’ensemble des imprimés et sa déclinaison pochoir, le Chaillot, issue de ses formes.

Graphiste des théâtres

Les affiches constituent le principal moyen de communication du TNP. Titres puissants, longs déroulés informatifs, chiffres nombreux pour indiquer dates, horaires, prix des places, c’est toute une orchestration de la typographie que doit mettre en œuvre le graphiste. Il fait le choix d’images simples et puissantes, magnifiées par l’emploi vigoureux des couleurs. Il réalise des dizaines d’affiches qui constituent l’apogée de son œuvre et qui lui valent une consécration internationale.

Jacno fait partie intégrante de l’équipe de Vilar. Il entretient des liens amicaux avec la plupart des membres de la troupe. Cette proximité vient également du partage des convictions politiques. Jean Vilar et le TNP incarnent dans le domaine du théâtre les idéaux de la Résistance. A l’instar de Vilar, Jacno affiche sa sympathie pour les courants de la gauche humaniste. Toute son existence, il se revendique de gauche, dans une sorte de position naturelle face à une droite cléricale, méprisante pour le judaïsme. Son engagement avec le TNP relève de cette logique. Toutefois, il ne cherche pas à se forger une posture de militant et n’adhère à aucun parti ou mouvement politiques.

Au tournant des années 1960, les affiches de Jacno couvrent la majeure partie de l’activité lyrique et théâtrale parisienne, images de cet effort vers un théâtre plus ouvert, plus populaire. À l’époque les spectacles à ne pas manquer ont lieu soit au TNP ou à l’Odéon, soit au Théâtre des Nations ou encore à l’Opéra. Outre la perpétuation de ses interventions pour le TNP ou le Théâtre des Nations, il est appelé à créer des identités et des lignes d’affiches pour le théâtre de l’Athénée, la Comédie française, le théâtre de l’Est parisien, les Bouffes du nord, etc. Hormis pour ce dernier, il crée chaque fois un caractère exclusif, dans le sillage de son expérimentation du Chaillot pour le TNP, forgeant l’identité requise, pour une grande part, sur la lettre et ses effets.

Epilogue

En 1978, son Anatomie de la lettre est enfin publiée par l’École Estienne, dans la collection « Caractère ». En 1981, il obtient un doctorat d’université après soutenance de thèse en Sorbonne pour l’Anatomie de la lettre.

En 1981, il publie chez Maurice Nadeau une manière d’autobiographie, intitulée Un Bel avenir. Quand il se penche sur des questions comme la foi et la religion, qui peuvent paraître d’acuité pour un homme au soir de sa vie, il y réserve une seule page à la fin de son livre. « … à l’époque de mon anticléricalisme – époque qui dura très longtemps – j’accusai les croyants de désertion devant la vie. De tourner le dos à la condition humaine pour porter leur attention et leurs soins vers l’au-delà. Parvenu à un âge plus libéral, je voulus bien considérer que le croyant a la vocation de la transcendance. Ce goût est respectable. Et même digne d’admiration. Comme une disposition à la poésie. »

En revanche, le judaïsme et sa propre judéité sont absents dans ce constat d’une vie. Non pas qu’il soit indifférent : son engagement dans la Résistance tenait également au fait que la menace pesant sur les Juifs était extrême et qu’il en avait pleinement conscience.

A titre privé, il apporte son soutien à Israël, en contribuant à la « campagne d’urgence pour Israël » lancé par l’Appel unifié juif de France au lendemain de la guerre de Kippour (fin 1973). Il participe également à l’initiative de la « Forêt du 25e anniversaire », menée par le Fonds national juif, également en 1973. Sa réserve naturelle peut expliquer pour une part cet évitement concernant ses origines. Il est possible aussi que la crainte pour lui et les siens de se désigner comme juif dans un temps si proche encore de la Shoah et dans un monde où l’antisémitisme est loin d’avoir disparu ait dicté cette attitude. De nombreux témoignages attestent qu’il ne cherchait pas à masquer sa judéité mais qu’il ne souhaitait pas particulièrement en faire état.

Postérité de Jacno

En 1982, il bénéficie d’une exposition personnelle consacrée à ses travaux de graphisme au Musée de l’affiche, à Paris. Sous l’intitulé, Jacno. Typographie, affiches, livres, emballages.

Il décède en 1989, à une époque où les ordinateurs personnels, les logiciels de PAO et les langages numériques commençaient à bouleverser les méthodes traditionnelles du graphisme et de la typographie. L’un des aspects de la postérité de Jacno se trouve dans cet intérêt renouvelé pour la lettre que les avancées du numérique ont stimulé. La typographie est, en effet, depuis ce temps à l’ordre du jour. Et partout dans le monde, praticiens et chercheurs sont à l’affût de tout ce que le passé recèle. En l’occurrence l’œuvre typographique de Jacno est particulièrement propice à une redécouverte contemporaine. D’autant qu’elle revêt une facette particulière qui est celle de la calligraphie, plus précisément du dessin de lettre à partir de sa propre écriture, très prisée à l’heure actuelle dans les jeunes générations.

Michel Wlassikoff

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