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jeu' 13 Juin' 2024

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Geka. Faire rire avec la Shoah ? Non, merci… 

Faire rire avec la Shoah ? Non, merci… 

Peut-on rire de tout ? Depuis Bedos, Desproges et quelques autres, on sait que les humoristes vont parfois fort loin dans leur exploration des limites de la drôlerie et de l’humour. Qu’ils cherchent souvent, dans un contexte culturel qui l’autorise à un temps T, et dans un respect plus ou moins strict des lois, à faire rire contre le “politiquement correct”. A se confronter publiquement au réel, aux faits historiques et à l’actualité. A cibler aussi à l’envi certaines populations : les homosexuels, les handicapés, les femmes, les asiatiques, etc. 
A ce compte-là, indépendamment des nombreux humoristes Juifs qui n’aiment rien tant que de se moquer d’eux-mêmes et de leur “communauté”, les Juifs sont, et restent plus de 80 ans après la Shoah, une cible de choix pour les “comiques” de tous poils.  

Que je sois clair d’emblée sur ce sujet, il ne me viendrait pas l’idée de les censurer. Je ne parle évidemment pas ici de Dieudonné et de quelques-uns de ses amis qu’il a inspirés, qui ont fait du combat contre les Juifs et Israël le fil rouge de leur activité publique, après avoir pourtant montré par le passé des aptitudes évidentes pour un rire moins gras, moins injurieux et pour tout dire moins obscène. Un rire qui serait sans conséquence sur notre vie de minorité des minorités comptant bien moins d’1% de la population française pour 40 à 60% des délits racistes graves.      

Il n’en reste pas moins qu’entendre des humoristes rire de tout, et de drames comme si l’humour pouvait être un exutoire, n’est pas nécessairement simple à vivre pour moi. J’imagine pour certains d’entre vous aussi. 

De la responsabilité…

Combien parmi eux s’interrogent, au moment de lâcher une saillie ou une “punchline”, de se produire sur scène, à la radio ou à la télévision, ou encore d’animer leurs réseaux que l’on dit sociaux, sur leur responsabilité vis-à-vis des personnes ciblées aux dépens desquelles ils font rire ? Des personnes qui, parfois, ont déjà tant de mal à survivre avec leurs handicaps ou leurs traumas…   

Je suis de ces humains de la deuxième génération des rescapés de la Shoah qui ont perdu tout ou partie de leur famille dans les chambres à gaz ou dans le ghetto de Varsovie. 
Né au mitan des années 60, je suis père ; bientôt grand-père. Je crois n’avoir jamais discuté de ce point avec mes enfants, mais il m’arrive souvent de me retrouver interdit, glacé, meurtri face à des “blagues” de “comiques”, souvent jeunes, qui se croient désopilants en abordant directement ou indirectement la Shoah, sur le mode rigolard. 

Au bout de quelques minutes, il m’arrive de me dire qu’ils “ne peuvent pas comprendre“. Qu’ils n’ont pas vécu de jeunesse avec une famille réduite à la portion congrue. Famille qui, dans l’immense majorité des cas, a conservé un silence pesant sur “ce qui s’était passé“. 
Qu’ils ont eu sans doute la joie d’avoir autour d’eux dans leur jeunesse pléthore de cousins, tantes et oncles, grands-pères et grand-mères. Des arrière-grands-parents parfois. Que n’ayant pas traversé ce que nos anciens ont traversé, et qu’ils nous ont légué bien malgré eux, il n’imaginent pas “faire mal”. La plupart du temps, ils se pensent même bienveillants et antiracistes. 
Sauf que ça n’a absolument rien à voir… 

A la vérité, ils sont le fruit d’une société où la culture, le questionnement et la connaissance de l’histoire ne coulent pas de source. Ils sont la progéniture d’une génération qui a considéré à la fin des années 60 qu’il était “interdit d’interdire” et qu’en creusant sous les pavés on finirait bien par trouver la plage… Pour eux, rire avec la Shoah c’est comme dans les années 70 et 80 La Cage aux Folles qui se moquait des homosexuels, comme Michel Leeb qui se moquait des africains et des Chinois, comme Pierre Péchin et Coluche qui se moquaient des arabes… 

Et puis, quoi de mieux pour eux que de faire rire avec la Shoah (non sous l’angle choisi par Roberto Benigni en 1997 dans “La vie est belle”) pour s’auto-délivrer un certificat de puissance et de liberté, sur le mode “Si je suis capable de faire rire avec ÇA, j’obtiens mes galons d’humoriste iconoclaste, insensible aux ‘lobbies’. Je réalise donc un prodige et on va parler de moi“.

Les trains qui ne partent pas à l’heure…

Voilà, c’est souvent sur l’autel de ce buzz, du “j’en fais des caisses donc je suis” que l’humour vient se fracasser. Certains s’en sont même fait une spécialité. Je pense à Jérémy Ferrari, à Laura Laune (avec notamment son sketch sur les boites à chaussures), mais plus encore à Philippe Caverivière, qui sur RTL et dans l’émission de Léa Salamé, multiplient les “horreurs” parfaitement risibles ou “ricanables”. L’homme est brillant et a indéniablement du talent. Sa bonne bouille d’ex-GO du Club Med plaide pour lui. Mais Caverivière, et ses auteurs des sketchs radios, qui se retrouvent copiés-collés chaque samedi soir en deuxième partie de soirée dans “Quelle époque”, vont loin… Très loin… Trop loin ? Au point presque de faire passer les “punchlines” de Paul de Saint-Sernin, assis au somment du public en plateau, pour de petits mots d’esprit sans conséquence.           

Il y a quelques semaines, son passage “avec accent” devant une Salamé, faussement gênée mais hilare, sur les gars de la CGT à la SNCF qui “auraient dû bosser pendant la deuxième guerre mondiale, ce qui aurait perturbé les trains pour Auschwitz qui ne seraient pas partis à l’heure” m’a donc interdit, glacé, meurtri. Suis-je à ce point susceptible pour ne pas comprendre que c’était de l’humour, seulement de l’humour, platement de l’humour ? Suis-je un hypersensible à géométrie variable, au point de rire sans gêne et sans scrupules, même à gorge déployée, quand c’est une autre “cible” qui est “massacrée” par l’humoriste de Saint-Raphaël ?   

Que les fans de Caverivière se rassurent, il ne risque rien avec moi qui le trouve talentueux. Et puis je ne suis pas un adepte de la censure. Pas même du boycott qui me semble toujours (sauf à de rares exceptions) contre-productif. Et puis, Caverivière “a la carte” comme on dit ! Sa popularité réduit à néant toute tentative de ma part de l’accuser de “banaliser la Shoah” dont, il est vrai, il ne parle pas à longueur de sketchs et sur lequel il n’est pas répétitif (comme avec chacun de ses débuts de chroniques dans  “Quelle époque” sur le mode “l’émission de la semaine dernière était nulle”). 

Pas connue, déjà au taquet

Même chez des “humoristes” pas encore très connus, le choc subi au détour d’une phrase ou d’une  “punchline” peut provoquer chez moi un malaise de longues minutes. J’ai souvent l’impression dans ces moments-là que mon hypersensibilité me joue des tours. Ainsi en a-t-il été ainsi tout récemment avec une humoriste de 32 ans que je ne connaissais pas, même si elle commence à se faire un nom : Morgane Cadignan. Cette guadeloupéenne native de Le Moule, qui a notamment sévi à la radio chez Nagui sur France Inter et à la télé chez Mouloud Achour dans “Clique” sur Canal+, était il y a quelques jours l’une des invitées de Laurent Ruquier dans son émission “culturelle” de Paris Première. 

Dès le début de l’émission, Ruquier présente son spectacle et sa tournée, qui doit passer le 19 juin prochain par L’Européen à Paris, avec ces mots : “C’est un spectacle très bien écrit“. Me voilà ravi d’apprendre l’arrivée d’une “comique” qui ne serait pas de cette génération de “stand-upers” enfilant les blagues comme les perles dans un “seul en scène” sans queue ni tête pour faire ricaner un public jeune et souvent métissé.  
Elle qui dit faire partie de la “minoratée” (mot-valise) car “elle est antillaise mais ça ne se voit pas… on me prend pour une arabe” fait dans son spectacle une blague sur les avions que répète Ruquier. Bien que fille de pilote de ligne, elle déteste les avions. Et les aéroports mettent à dure épreuve chez elle une certaine forme de misanthropie. 
Elle dit : “Si tout allait bien, je reprendrais bien l’avion comme en 40… ” et elle ajoute, sous les fous rires des invités présents sur le plateau (Firmine Richard, Victoria Bedos, …) et Ruquier lui-même : “C’est pourtant mieux que le train en 40“. Après quelques secondes, Ruquier dit : “C’est gonflé, mais ça m’a fait rire… c’est très très drôle“.   

Puis-je avouer que je n’ai pas ri ? Que je n’ai pas trouvé ça “très très drôle” ? 
Ah, mon hypersensibilité… Décidément… 
D’autant plus étrange d’avoir vu ensuite le reste de l’émission en pilotage automatique (c’est le cas de le dire), ne relevant même pas qu’un autre invité, Geoffroy Coüet, était venu pour parler d’une pièce qu’il joue à la Comédie Bastille où l’on parle de fantômes, d’homosexualité, de prostitution à Mauthausen (sic), de psycho-généalogie. De secret indicible et de trauma transgénérationnel, que je vis donc, plus vivement quand Caverivière blague avec les trains de la Shoah, quand Laura Laune blague avec les boites à chaussures 40-45 et que Mme Cadignan blague elle aussi sur des trains qui n’ont pas roulé en 40 (si elle n’avait pas séché ses cours d’histoire, elle saurait au passage que les trains étaient à l’arrêt en France pendant la débâcle, condamnant les français à fuir à pied sur les routes face à l’arrivée de la Wehrmacht). Ils roulaient en revanche à plein régime, grâce à l’efficacité de la SNCF, à partir de 1942, au départ de Drancy, direction Auschwitz et autres camps d’extermination nazis. 

Me revient à cet instant les mots d’un humoriste dans une interview quand on lui demandait s’il avait des limites : “Je n’aime pas blesser, faire du mal, je ne veux pas faire rire sur le dos de gens qui ont souffert“. 

Il parait que le spectacle de Morgane Cadignan se termine par ces mots : “On va faire ce qu’on peut avec qui on est et ce sera déjà très bien“. Accordons-lui donc le bénéfice du doute et la circonstance atténuante d’appartenir à une génération qui ne sait pas réellement ce qui s’est passé (car on n’a pas su lui apprendre) et qui ne mesure pas à quel point les rares survivants, encore vivants, de la Shoah peuvent se sentir blessés par ces « punchlines » d’humour pour le moins douteuses.

Mes amis, que ça ne nous empêche pas de rire. D’abord parce qu’il est le propre de l’homme (et de la femme). Ensuite parce que je retiens in fine l’enseignement final du spectacle de cette nouvelle humoriste : “Faisons ce qu’on peut avec qui on est et ce sera déjà très bien“.   

© Geka

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