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1940-1942 : L’Eglise catholique complice passive face aux « Statuts des Juifs »

La hiérarchie approuve le « premier Statut » d’octobre 1940. Elle reste silencieuse lors de la promulgation du « second statut » juin 1941. .Elle attend 1942 pour les dénoncer. Une complicité passive. Heureusement des milieux intellectuels catholiques ont dès le début condamné sans équivoque les deux statuts.

Le 31 août 1940, l’Assemblée des cardinaux et archevêques, informée du projet de Statut des Juifs, décide de ne pas protester et de se taire. Que ce soient le Nouvelliste de Lyon, Le Mémorial de Saint Etienne ou La République du Sud-Est de Grenoble, la presse conservatrice cléricale dans son ensemble approuve le premier statut des Juifs.[1] Le 2 juin 1941, avant même la publication du second statut, La Croix trouve ce texte estimable, car « il doit comporter, élargir, codifier les mesures déjà prises en vue d’éloigner les Juifs des postes de commande où leur action s’est en général avérée néfaste. »[2] Le cardinal Baudrillard écrit : « Le Statut est dur ; les Juifs se le sont attiré en grande partie : il n’en choque pas moins l’état d’esprit de notre génération…Un sage et libre gouvernement, semble-t-il, aurait pu trouver d’autres moyens d’enrayer un mal incontestable. »[3]

Il faut malheureusement attendre le début 1942, un an et demi après la promulgation du premier Statut des Juifs, pour qu’un cardinal intervienne. Le Cardinal Gerlier écrit au grand rabbin Kaplan : « Je vous prie d’accepter l’expression de la douleur et de l’indignation que j’éprouve comme catholique à la pensée des persécutions hideuses dont nos frères d’Israël sont les victimes sur notre sol. »[4]  L’article que Gerlier fait paraître dans La Semaine religieuse de Lyon est plus important, car public. Il met « en garde les chrétiens contre les déviations actuelles de la charité, notamment contre la tendance à l’animosité contre les Juifs….Aucun chrétien ne doit ajouter à cette situation pénible des propos ni des actes qui attirent la haine, la vengeance. »[5] Il a été précédé par Mgr. Pierre-Marie Théas, évêque de Montauban, qui écrit en décembre 1941 au rabbin de sa ville : « Les vexations, la persécution brutale dont vos coreligionnaires sont l’objet provoquent les protestations de la conscience chrétienne et de tout ce qu’il y a d’honnêteté dans l’humanité. Je tiens à vous assurer de ma très vive sympathie et de nos prières. L’heure de la justice divine sonnera. Ayons confiance. »[6]

De leur côté, de simples curés prêchent avec courage. Le curé de Saint-Pierre-du-Gros-Caillou à Paris commente : « Je sais qu’il me vaudra peut-être le camp de concentration. Mais il est de mon devoir de le redire : le pape Pie XII condamne le racisme. Ainsi soit-il. »[7] Le 14 juin 1941, le père Dillard, curé de l’église Saint-Louis de Vichy, invite ses fidèles à prier « non seulement pour les prisonniers des Stalags et Oflags, mais aussi pour ceux des camps en France et pour les Juifs que l’on bafoue en leur faisant porter l’étoile jaune. » Il sera déporté à Dachau d’où il ne reviendra pas.[8]

Heureusement les milieux intellectuels ecclésiastiques n’ont pas attendu. Dès le lendemain de la publication du premier Statut ils protestent sans équivoque. En novembre 1940, devant un public parisien, le père jésuite Yves de Montcheuil, professeur du dogme à l’Institut catholique, s’insurge. Il s’élève contre la mentalité antisémite et fait appel à la solidarité et à la vraie charité. « Un Français qui, face à un compatriote juif souffrant de la situation actuelle, resterait impassible ne serait pas chrétien… » Quelques semaines plus tard le père Gaston Fessard, un autre jésuite, stigmatise publiquement le culte de la race au cours d’un sermon à l’église Saint-Louis de Vichy.[9]  Mi-juillet 1941, dans une note à l’Assemblée des cardinaux et archevêques, le R.P. Michel Riquet, qui deviendra le grand prédicateur de Notre Dame de Paris, proteste contre le statut : « Le statut des Juifs est un scandale pour la conscience chrétienne et un défi à l’intelligence française. »[10]  C’est « une loi de persécution religieuse (…) Ce qui étonnerait les chrétiens et scandaliserait les non-chrétiens, c’est qu’un tel abus ne se heurte à aucune protestation d’un épiscopat qui pendant des années n’a cessé de revendiquer la liberté religieuse dans le droit commun. »[11] Le père Riquet sera déporté à Mauthausen.

Un mois auparavant, en juin 1941, quatre professeurs de la Faculté de théologie de Lyon, les R.P. Chaine, Richard, Bonsirven et de Lubac ont élaboré un texte de protestation contre le second statut des Juifs. Ils estiment que ce statut est discriminatoire, contraire à la parole donnée, injuste, blessant et illégal.[12] La Faculté de théologie en interdit la diffusion officielle.[13] Néanmoins, le cardinal Gerlier accepte qu’il soit envoyé clandestinement à des responsables catholiques sûrs et choisis.[14] Les protestations de Montcheuil, Fessard, Riquet et Chaine décrivent l’atmosphère morale qui règne dans certains milieux catholiques. Leurs alarmes, malheureusement, ne dépassent pas un cercle limité.

Les pères Chaillet et de Lubac ainsi que plusieurs jésuites de Fourvière près de Lyon, rejoints par les pasteurs de Pury et Cruvillier font paraître dès la fin 1941 les Cahiers du Témoignage Chrétien. Cette feuille “ clandestine ” dénonce violemment le racisme et l’antisémitisme et s’attaque avec véhémence au Statut des Juifs, dont le caractère abominable est enfin dénoncé en termes clairs et sans équivoque.[15] Quatre cahiers sont publiés avant les arrestations de juillet 1942. Leurs titres sont un réquisitoire contre la collaboration, l’antisémitisme, les camps d’internement, le Statut des Juifs et les réglementations antijuives. Novembre 1941 : France prends garde de perdre ton âme, décembre 1941-janvier 1942 : Notre Combat ,  février-mars 1942 : Les racistes peints par eux-mêmes  ; avril-mai  1942 : Antisémites. 

Témoignage Chrétien décrit « le racisme intégral, avec sa monstrueuse divinisation du sang et de la race, son culte orgueilleux de la force qui crée le droit et son défi brutal aux valeurs les plus sacrées de notre civilisation. »[16] Il dénonce les persécutions juives trop souvent occultées par les églises : « Bon gré mal gré, du fait de cet antisémitisme, nous sommes devenus à un nouveau titre solidaires du peuple d’Israël (…) Si nos adversaires l’emportaient, c’est notre foi elle-même qui serait détruite dans ses fondements. »[17] La chrétienté serait la prochaine victime du nazisme. L’antisémitisme et l’antichristianisme ne font qu’un. Ils sont liés dans l’épreuve.

Les dirigeants de Témoignage Chrétien précisent qu’ils n‘ont « pas qualité pour parler au nom de nos Eglises. »[18] Chaillet ajoute : « Nous sommes de simples chrétiens (…) Sans prétendre engager d’aucune manière la hiérarchie (…) nous accomplissons le devoir qu’a tout croyant (…) de porter témoignage de sa foi (…) de la défendre quand elle est menacée. Ce serait une grande erreur, fruit d’une grande lâcheté, que d’attendre pour le faire, en toute circonstance, d’en avoir reçu officiellement la mission. »[19]  L’important, c’est l’excellente diffusion que reçoit Témoignage Chrétien. Elle dépasse très largement le cercle des initiés. Le numéro  Antisémites  est tiré à 20 000 exemplaires.[20] Un record qui pose d’énormes problèmes de logistique pour une publication clandestine. Tous les évêques de France ont régulièrement reçu un exemplaire de chacun des Cahiers du Témoignage chrétien. Ils ont eu sous les yeux des dossiers accablants sur le nazisme, sur la collaboration, sur l’antisémitisme.[21] Et pourtant, à aucun moment, pendant ces deux premières années de l’occupation, ils n’ont réagi, ce qui équivaut à une admission tacite de ce qui se passe. Une complicité passive qu’il faut dénoncer.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève 2022

[1] DELPECH, p.236.

[2] RAJSFUS, p.90.

[3] JOLY, Note 66

[4] IBID, p. 96.

[5] LUINARD in MONTCLOS, LUINARD, DELPECH, BOLLE, p.76. Datée de janvier 1942.

[6] LEVY et TILLARD, p. 192.

[7] IBID,, p. 192. D’autant plus courageux que lui est en zone occupée.

[8] RAYSKI,  p. 89.

[9] LABORIE in KLARSFELD 1991. p. 79. Yves de Montcheuil sera exécuté pour faits de résistance à Grenoble le 11 août 1944.

[10] GRYNBERG. p. 183.

[11] DELPECH, p. 277.

[12] RABI in MONTCLOS, LUINARD, DELPECH, BOLLE, p. 175. DELPECH, p. 276.

[13] KLARSFELD 2001, vol. 2, p. 134.

[14] COINTET, p. 202.

[15] DELPECH, p. 240.

[16]  BEDARIDA 1977,  p. 113.

[17] IBID, p.119, de Lubac, article publié dans ouvrage collectif de 1942 Israël et la foi  chrétienne, Fribourg, Suisse.

[18] MAYEUR in WELLERS, KASPI et KLARSFELD 1981, p. 156.

[19] COMTE, p. 229.

[20] BEDARIDA 1977, p. 116.

[21] IBID,,  p. 124.

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