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Le rêve des Bogdanoff était de nous faire rêver

Le tragique destin des Bogdanoff, jumeaux à la vie à la mort.

Élevés au cœur de la campagne gersoise par une grand-mère atypique, Igor et Grichka sont devenus les pionniers de la science à la télévision française dans les années 1980. Inséparables jusqu’à leur mort, les frères Bogdanoff ont été emportés à six jours d’intervalle par le virus du Covid.

«C’est vous ou c’est votre frère?» À cette question, Igor répond: «Mais enfin, vous voyez bien que ce n’est pas moi, mais mon frère!» Cet échange surréaliste avec un inconnu aux Puces de Saint-Ouen résume, à lui seul, le trouble joyeux que suscitait la plus célèbre gémellité du petit écran. Nés avec quarante minutes d’écart à la fin de l’été 1949, Igor et Grichka Bogdanoff ne se sont jamais séparés plus d’un mois, durant les 72 ans de leur extravagante existence. Fusionnels et très différents en même temps, ils ont péri à six jours d’intervalle, en se croyant invulnérables, ensemble. Quand, au mois de décembre, Igor comprend qu’il est atteint du Covid, il est comme outré. «Les jumeaux pensaient être hors de portée de ce virus minable, eux qui étaient venus du big bang», souligne Jean-Paul Enthoven, leur ami et éditeur depuis 1975. «C’est un virus trop collectif pour eux, renchérit l’ex-épouse d’Igor, Amélie de Bourbon-Parme. Ils étaient si singuliers.»

Comment les savants qu’ils étaient, à la fois précis et nébuleux, ont-ils pu autant se méfier de la science, au crépuscule de leur vie? Il y a encore quelques semaines, au début du mois de décembre, les jumeaux, régulièrement invités sur les plateaux de télévision, se confiaient au micro de France Bleu, dans une émission qui, rétrospectivement, a le ton crucial d’un testament: «Nous sommes proches d’un laboratoire qui travaille aujourd’hui sur, non pas l’immortalité, mais l’allongement de la vie, expliquait Igor. Nous sommes profondément immergés dans la connaissance de ces processus. Lorsque le moment sera venu, nous ferons les tests.»

Escalade et poésie

Obsédés par leur vieillissement, dont ils cherchaient à conjurer l’effet, ils ont mené une vie ascétique. Grichka voulait être un pur esprit. Éthéré. «Il était plus sophistiqué et cérébral qu’Igor, analyse leur ami de soixante ans Olivier de Montal, leur voisin dans le Gers. À Igor appartenait le pouvoir temporel, il faisait des enfants, il grimpait, il escaladait les rochers de Fontainebleau, il était physique. Grichka, lui, aimait la poésie, jouait le troubadour. Il y avait une sorte de partage non-dit entre eux.» La première fille d’Igor, Sasha, talentueuse chanteuse de 32 ans, confie: «Mon père allait à Fontainebleau pour grimper ses rochers sans son frère, avec nous, dans un endroit qui le rapprochait de ses racines paysannes.» Anna, son autre fille, aujourd’hui âgée de 30 ans, garde l’image intemporelle de son père, assis sur le perron de son château d’Esclignac, dans le Gers, sa terre natale: «Dans la chaleur tombante du crépuscule, loin de l’agitation parisienne, entouré de la nostalgie de son enfance passée dans cette campagne gersoise, c’est là qu’il était vraiment lui.»

Cette grand-mère était un personnage très cultivé. Elle a élevé Igor et Grichka comme des petits princes autrichiens. Ils étaient toujours là lorsqu’elle recevait, écoutant les conversations et baignant dans un univers artistique et culturel formidable

Olivier de Montal.

Comment comprendre l’univers mental et imaginaire si riche de ce binôme, sans évoquer son enfance romanesque, vécue à l’ombre des grands arbres d’une maison occitane dans une famille aussi atypique que cultivée? La grand-mère des jumeaux était une comtesse tchèquo-autrichienne, Bertha Kolowrat-Krakowska. Puissante femme chargée de leur éducation, elle a joué un rôle central dans la construction de leur personnalité, à la fois double et singulière. Mariée à un aristocrate autrichien, Hieronymus von Colloredo-Mannsfeld, elle a conçu hors mariage la mère des jumeaux, avec le premier chanteur lyrique noir américain, Roland Hayes. «Maya», Maria Dolores Franzyska Kolowrat (1926-1982), n’a jamais été reconnue. «Immédiatement, pour éviter le scandale, son mari autrichien l’a éloignée. Il a acquis pour Bertha un grand domaine dans le Gers: un château dans le village de Saint-Lary avec de vastes terres autour, raconte Olivier de Montal, qui les a connus à l’âge de 12 ans dans cette Gascogne qu’ils ont chérie. Cette grand-mère était un personnage très cultivé. Elle a élevé Igor et Grichka comme des petits princes autrichiens. Ils étaient toujours là lorsqu’elle recevait, écoutant les conversations et baignant dans un univers artistique et culturel formidable.»

On dit que la bibliothèque de leur demeure contenait plus de 15.000 ouvrages en français, russe, anglais ou allemand dans lesquels ils ont plongé dès qu’ils ont su lire. Des précepteurs se sont succédé auprès d’eux, stimulant leur appétit de comprendre et de connaître, avant leur entrée tardive à l’école à l’âge de 9 ans. «C’est là que nous avons découvert la camaraderie», confiaient-ils, eux qui avaient connu une enfance plutôt solitaire, dans les champs qui entouraient cette forteresse du Gers. Ils auraient obtenu leur baccalauréat à 14 ans. «Igor et moi sommes tous deux TSA Asperger, on a été diagnostiqués, a confié un jour Grichka. Si on avait été non-jumeaux, solitaires par construction, on n’aurait pas aussi bien vécu avec cela, qui scelle notre différence.»

Auteurs d’une dizaine d’ouvrages à succès sur le big bang et l’origine de l’univers, Igor et Grichka ont toujours considéré l’écriture comme un processus quasi sacré. Passant leur journée ensemble, chez l’un ou chez l’autre, ils se dictaient des bribes, des paragraphes, des références, des citations. Ils écrivaient presque tout le temps, à deux voix et à quatre mains. «Quelque chose qui m’a toujours semblé très mystérieux, note Jean-Paul Enthoven, est qu’ils avaient la même voix. Celle-ci formait une sorte de tissu entre eux.» Cette voix commune, aux tonalités et au vocabulaire identiques, a fasciné Roland Barthes, leur maître à penser, la référence de leur construction intellectuelle lorsqu’ils arrivent à Paris à 23 ans. «Ils avaient eu assez peu de littérature dans leur enfance, beaucoup de sciences, ajoute l’éditeur. Roland Barthes a été leur point de contact avec la littérature, lui qui était tombé amoureux de leur beauté.» Aussi snobs et mondains qu’ils étaient sincères et chaleureux dans leurs enthousiasmes et leur affection, ils ont été invités dans les salons pendant quarante ans.

Imaginez-vous combien de rigueur et d’intelligence il leur a fallu pour tenir l’antenne en direct, de 1979 à 1987, sur des sujets aussi pointus

Jacques Peyrache, leur producteur.

Remarqués et appréciés pour leur gentillesse et leur virevoltante intelligence, ils connaîtront la gloire grâce à «Temps X», cette émission de science-fiction, diffusée le samedi après-midi, qui a marqué toute une génération. «Imaginez-vous combien de rigueur et d’intelligence il leur a fallu pour tenir l’antenne en direct, de 1979 à 1987, sur des sujets aussi pointus, s’exclame leur producteur de toujours, Jacques Peyrache. Le plus remarquable est qu’ils sont parvenus à parler de la science avec optimisme, sans jamais faire peur. Une prouesse.»

«En souvenir du futur»

Amateur d’hélicoptère et de voitures de sport, Igor Bogdanoff n’a jamais cessé de se garer en double file ou sur les trottoirs, peu respectueux du port de la ceinture. Pendant le confinement, il circulait en tablant sur l’éblouissement que constitue toute rencontre, sur le vif, avec des hommes en képi: «Ah! Bonjour Monsieur Bogdanoff, on adore vos émissions», disaient-ils en le laissant filer. Sur le mur du commissariat du 16e arrondissement de Paris, on trouve toujours une photo des jumeaux dédicacée avec une formule du genre: «En souvenir du futur».

Jean-Paul Enthoven ajoute: «J’ai rencontré plein de gens qui les disaient escrocs, canailles, mais j’ai toujours constaté que si on ne les aimait pas, on se moquait d’eux toujours avec tendresse. L’amour l’emportait à chaque fois.» Le livre fétiche d’Igor Bogdanoff était Le Désert des Tartares, un roman sur l’attente interminable de Dino Buzzati. Un paradoxe pour un homme qui n’a jamais attendu la fin de sa vie, et ne l’a aucunement préparée. «En fait, la mort, on l’administre à petites doses, à soi et aux autres, toute sa vie durant pour se préparer à cette issue-là, inévitable, explique Amélie de Bourbon-Parme, le grand amour qui a partagé son existence pendant vingt ans. Eux se refusaient à envisager cette réalité. Ils ont passé leur vie à s’en offusquer. Maintenant que la mort est là, on est tous un peu abasourdis. On avait fini par croire à leur immortalité.» Cette épidémie les a fait mourir ensemble. Qui sait, autrement, ce que serait devenu l’un, dépourvu de l’autre?

 

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